Entretien réalisé avec Dan O' Connell en 1994.
Pendant plus de 500 ans, la région du Sliabh Luachra a été complètement isolée du reste de l'Irlande. C'était un refuge pour les personnes dépossédées de leurs terres.
Ces personnes venaient de Wexford, d'une partie du Kerry, de Limerick, d'Offaly et du Tipperary.
Chacun apporta avec lui sa propre culture locale et cela donna naissance à une super-culture, non pas celle d'un petit village mais en réalité la culture de toute la province de Munster.
Ces habitants restèrent isolés pendant plus de 400 ans et la seule chose qui leur donnait de l'entrain et du courage, c'était la musique, les chants, la poésie et les contes.
C'est de cette manière que la culture a survécue ici, car ces pauvres gens n'avaient pas d'argent à dépenser pour se divertir.
Quand mes ancêtres sont arrivés ici vers 1830, ils trouvèrent des gens qui aimaient la poésie, la musique, les chansons et la danse.
La danse a toujours été présente dans le Sliabh Luachra. La danse a été présente aussi longtemps que la musique a été présente car la musique du Sliabh Luachra a été conçue spécialement pour la danse.
De la poule ou de l’œuf, je ne sais pas qui a été créé en premier? Mais ici, et à travers tout le pays, le renouveau du Set Dancing est survenu grâce au renouveau de la musique.
Avant l'ère des pubs, la danse se faisait dans les cuisines, et ceci était vrai à travers tout le pays. Quand j'étais jeune, dans le Sliabh Luachra, il était possible de danser 5 à 6 soirées par semaine.
Danser dans les cuisines ! Il n'y avait pas mieux !
Mais ici, dans cette partie du Munster, c'est la prospérité qui a fait décliner la danse dans les campagnes. Dans la région, quand les gens devinrent prospères, ils furent attirés par les « lumières » de la ville et ils en oublièrent leurs passe-temps favoris.
Mais maintenant, les jeunes comme les anciens sont de retour. Dans le Sliabh Luachra nous avions beaucoup de danses dans les maisons, aujourd'hui des chaumières ont été rénovées et transformées en lieux de rencontre où les gens y vont pour danser.
Je me suis intéressé au Set dancing car je suis né dans les années 1920 et le Set Dancing était la seule distraction à l'époque. On n'avait pas de télévision, pas de radio, pas de voiture, pas de cinéma. En fait, j'ai attendu d'avoir 23 ans avant de mettre les pieds à Killarney !
La seule distraction que j'avais, c' était d'aller de maison en maison pour danser. Quand j'étais jeune, il y avait un violoneux du nom de Ted Murphy. Il venait chez nous. On mobilisait les 2 sœurs et le frère et on se rendait dans une autre maison, il jouait quelques airs là car on savait qu'il y avait une fille prête à nous rejoindre.
Et puis, on allait dans une autre maison et on récupérait un autre couple ou deux et enfin on était assez nombreux pour faire un set ou deux et on passait une sacrée bonne soirée. La fois suivante, on refaisait le même circuit.
J'ai assisté à des danses aux carrefours, cela se passait toujours en début de soirée, plus exactement le dimanche en fin d'après-midi.
Mais, les gens préféraient sortir le soir plutôt qu'en fin d'après-midi, car, pendant la journée, tout le monde pouvait voir ce qui se passait. Le soir, c'était plus discret et les occasions ne manquaient pas d'utiliser le don de la parole que Dieu nous offrit, pour tenter sa chance.......
Il était possible de rencontrer des personnes et de leur parler. Vous pouviez exprimez vos idées et rencontrer quelqu'un qui vous plaisait. Si vous étiez un jeune garçon à la recherche de l'âme sœur ou une jeune fille cherchant un garçon, vous aviez votre chance. En dehors de cela, il n'y avait guère de possibilités.
Et c'est pour cette raison, que dans le Sliabh Luachra set, dans la figure de hornpipe, les filles se déplaçaient vers le nouveau partenaire ( le mouvement d'avance-recule n' a été introduit que récemment). Quand la fille arrivait et avant d'enchaîner le mouvement suivant, vous aviez le temps, pendant quelques mesures, de lui parler ou éventuellement de lui donner rendez-vous.
Certaines personnes ne cherchaient qu'à se distraire, d'autres, au contraire, cherchaient l'opportunité de rencontrer quelqu'un.
Il a été prouvé médicalement que dans le Sliabh luachra, les gens vivaient plus longtemps que dans d'autres régions d'Irlande. C'est, semble-t-il, lié au style de vie qu'ils mènent ici.
Pendant plusieurs générations, ce sont les traditions, la musique et la danse, qui ont gardé les gens en vie.
Quand une mère se séparait de sa fille ou qu'un fils émigrait en Amérique, c'était une épreuve difficile et l'espoir de leur retour était bien mince.
Certains d'entre eux n'ont jamais connu leurs plus jeunes frères ou sœurs nés après leur départ.
C'était une occasion triste et la veille du départ, les voisins ainsi que les musiciens se rassemblaient autour d'eux pour la veillée qu'on appelait "la veillée américaine" ; en l'honneur de celui ou celle qui devait partir.
On jouait et on dansait tout au long de la nuit, jusqu'au petit matin. Le lendemain, on accompagnait la fille ou le fils jusqu'à la gare de Rathmore et on jouait et dansait de nouveau sur le quai.
Pendant qu'on s'amusait, on n'avait pas le temps de réfléchir. Et puis, d'un geste de la main, on faisait ses adieux à la fille ou au fils qu'on ne reverrait certainement jamais.
La musique a joué un rôle primordial pour les gens du Sliabh Luachra car ils ont soufferts beaucoup plus de l'émigration, des expulsions et d’exécutions que nulle part ailleurs dans le pays.
Il fallait quelque chose pour garder l'espoir et la musique a permis aux habitants du Sliabh Luachra de garder le moral.
Il y a des gens qui viennent ici chaque soir et quelque soit leur problème du moment, ils l'oublient. Ils viennent tout simplement pour s'amuser. Ils sont persuadés qu'en gardant l'esprit jeune on maintient son corps en forme.
Denis Murphy est parti à deux reprises en Amérique et à son retour il fut surpris de voir qu'il n'y avait plus de Set Dancing dans le Sliabh Luachra. Ce fut lui et Johnny O' leary qui ont commencé les sessions.
Il n'y avait pas meilleur qu'eux pour jouer pour les sets. Ils jouaient sans arrêt pour les sets, car c'est ce qu'ils avaient fait toute leur vie. Ils étaient particulièrement heureux de voir les gens prendre autant de plaisir à danser.
Aujourd'hui, beaucoup de musiciens ne sont pas très intéressés de jouer pour les sets. Aujourd'hui, c'est plus difficile car les danseurs en veulent toujours plus, ils ne veulent pas quitter la piste. Avant, on avait le temps pour une danse, une causette, une pause et puis une autre danse.
Ici, dans le Sliabh Luachra, le Set Dancing survivra tant que nous aurons la musique qui va avec, et je peux vous assurer qu'aujourd'hui, la plupart des musiciens du Sliabh Luachra sont favorables à jouer pour le Set dancing.
Ici, dans le Sliabh Luachra, la pratique du Set Dancing n'aura jamais l'ampleur qu'elle a atteinte dans des week-ends tel que celui que vous avez à Galway.
En fait, notre objectif c'est de garder notre week-end en l'honneur de Denis Murphy plaisant, agréable et à taille humaine plutôt que d'avoir trop de monde.
Si d'autres veulent réunir 2 ou 3 milles danseurs, pourquoi pas, du moment qu'ils soient à la hauteur pour organiser une telle manifestation.
Nous ne séparerons jamais le Set Dancing du reste de la culture. Nous voulons conserver l'équilibre et surtout s'assurer que la musique soit aussi respectée que le danse.
Nous aimerions voir les danseurs respecter la musique un peu plus qu'ils le font à présent.
Ils sont si impatients d'aller sur la piste et de danser qu'ils en oublient le reste de leur culture.
On aime aussi que les chanteurs aient leur place...tout comme les conteurs et ils n'en manquent pas dans cette région.
Il y en a qui n'ont jamais l'opportunité de montrer leur talent.
On essaie de maintenir un bon équilibre et faire en sorte que personne n'ait le monopole de notre culture, car si on en prends l'habitude comme le dit le dicton " On aura tous les œufs dans le même panier".Vous voyez ce que je veux dire!
|